(Re)lire Romain Gary : leçon d'humanisme
- lhelgoualchfred
- 23 mars 2015
- 4 min de lecture

" Le regard neuf de l'enfant sauve même les trottoirs de l'usure. "
Romain Gary, romancier solaire, éblouissant de sensibilité, de lucidité, de tendresse et de force, dans 'Au-delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable', livre choc sur le vieillissement masculin.
Faudrait-il, en ces temps de doutes identitaires, de tensions sociales, de régression intellectuelle, de vivre-ensemble ébranlé, s'entourer constamment d'une horde de gosses joyeux et insouciants à chaque descente dans la rue pour ne point céder à l'aigreur qui menace ? Devrions-nous, en cette période de violences quotidiennes et silencieuses, de nouvelles chaque jour plus dramatiques convergeant des 4 coins de la planète, ne tomber amoureux (tel le Jacques Rainier de Gary) que de jeunes beautés rafraîchissantes et ce, afin de tenir en respect le désespoir qui s'installe ?
Heureusement non, sinon, dans le premier cas, les propositions de garde-chiards gratuites exploseraient et dans le second seuls les cougars et les sugar-daddies arboreraient sourire aux lèvres ! Maladresse de ma part : comment trahir autrement que par ce cynisme éhonté de l'époque l'esprit de l'auteur ?
Mea culpa.
Car justement, Romain Gary a cette spécificité de ne pas manier l'ironie gratuitement, de ne caricaturer quiconque. Il cherche. Il comprend, Gary. Il analyse, au cas par cas. Dénude, l'air de rien, dans un style simple, sans peur de se désaper lui-même, même s'il utilise un pseudo (Émile Ajar) de temps à autre par coquetterie, érotisme littéraire et pied-de-nez au milieu parisien snobinard. Romain Gary, c'est l'écriture sur l'humain. Sa complexité. Sa puissance. Ses faiblesses. L'espoir intemporel qui l'habite. Les chimères protectrices. Le désespoir (" Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. "). L'humour aussi, malgré tout (qui " est une déclaration de dignité, une affirmation de la suprématie de l'homme sur ce qui lui arrive "). La lucidité sur ce qui se passe alentour. L'envie impossible de devenir aveugle, arrêter de voir, communiquer même, enfin (" Être asocial, c'est être "), pour survivre.
'Juste' ça (pour lui qui finit, malgré - à cause de ? - sa clairvoyance extrême, suicidé).
Romain Gary, c'est la recherche de l'identité. La sienne; celle des êtres aimés (sa mère, sa femme); celle des autres, les passants, les étrangers à soi. Car, n'est-ce pas ?, lorsqu'on a compris qu'elles sont toutes liées, ces identités, construites sur les mêmes fondations, on a déjà beaucoup avancé sur les chemins parallèles et de la tolérance et de la connaissance.
Quel autre auteur pourrait être plus actuel que lui ?
35 ans depuis sa disparition. Pourtant, saisir n'importe lequel de ses ouvrages, ouvrir une page au hasard et, à coup sûr : une claque en pleine face, après quelques phrases seulement.
L'ancien Résistant qui rappelait que " le patriotisme, c'est l'amour des siens. Le nationalisme, c'est la haine des autres ", jongle avec les mots, décrit ceux de ses personnages (divers, variés, de toutes couleurs et nationalités), de maux, pour crier tout bonnement son amour de l'humanité qui elle, ingrate jusqu'au bout, donne le sentiment de s'en balancer et de vouloir coûte que coûte poursuivre sa course folle et illogique vers le gouffre de la haine où la poussent ses instincts.
Il aura essayé, pourtant, Gary, de stopper la machine.
De tous temps - et maintenant plus que jamais - les crayons ont été des armes. Des armes contre la bêtise et l'ignorance. Comment, en relisant son ' Gros Câlin ', fable d'un petit homme grisâtre sans passion ni vie sociale, juste un travail ennuyeux et obligatoire, tombant amoureux d'une collègue qu'il n'ose aborder et projetant son besoin de tendresse ("Parce qu'on ne peut pas vivre sans quelqu'un à aimer ") sur un boa (oui, un boa. Pourquoi pas ? Certains le projettent bien sur des veaux d'or), comment ne pas reconnaître notre société froide, connectée désormais mais, pourtant, de plus en plus déshumanisée ?
Comment ne pas fondre en larmes en suivant l'apprentissage sur les trottoirs de Paname de Momo, petit Arabe de Belleville élevé par une vieille Juive, ancienne prostituée reconvertie en nourrice, dans le chef-d'œuvre ' La Vie devant Soi', véritable hymne au seul dieu qui vaille : l'Amour ?
' Chien Blanc ' et le racisme. ' Les Racines du Ciel ' et la Résistance. ' Au-delà de cette limite... ' et le déclin de l'âge. ' La Promesse de l'Aube ' et la mémoire de l'enfance, qui construit chaque adulte. ' Clair de Femme ' et le couple, synergie sans âge, savante et mystérieuse.
Biographies, romans, mélanges atypiques ? Peu importe, à vrai dire. Gary part du particulier, du personnel, pour nous livrer à chaque ouvrage rien d'autre que ses tripes; son âme. Pour nous mener en douceur à une réflexion définitivement moderne et profonde sur la tolérance, le vivre-ensemble, les valeurs de notre société.
En cette période où les nuages s'accumulent, au lieu de se tourner vers les vendeurs d'utopies, les sophistes médiatiques, les Cassandre guerrières, l'envie me vient de murmurer ce nom, juste ça, en réponse à toute cette fureur hystérique (et dangereuse) : Gary. Romain Gary. Ceux qui l'ont lu frissonneront au rappel de cet auteur. Ceux qui ne le connaissent pas partiront - je l'espère - à sa rencontre.
Laissons-lui la parole ici, pour convaincre les hésitants :
"Rien, dans son aspect un peu las, dans ses manières de parfait homme du monde, ne laissait deviner le petit garçon en culottes courtes qu'il cachait en lui, enfoui sous les sables du temps ; il en est souvent des apparences de maturité comme des autres façon de s'habiller, et l'âge, à cet égard, est le plus adroit des tailleurs. Mais je venais d'avoir 17 ans et je ne savais encore rien de moi-même ; j'étais donc loin de soupçonner qu'il arrive aux hommes de traverser la vie, d'occuper des postes importants et de mourir sans jamais parvenir à se débarasser de l'enfant tapi dans l'ombre, assoiffé d'attention, attendant jusqu'à la dernière ride une main douce qui caresserait sa tête et une voix qui murmurerait : "Oui, mon chéri, oui. Maman t'aime toujours comme personne d'autre n'a jamais su t'aimer " (' La Promesse de l'Aube').
Oh, pas de remède miracle, non ! Juste de l'intelligence, de la réflexion, de la sensibilité et... un peu de recul. Pas si mal, en ce moment, non ?
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