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Quitter Lisbonne

  • lhelgoualchfred
  • 12 oct. 2014
  • 5 min de lecture

La fidélité amoureuse ne m'est pas très familière. Non par plaisir du vice mais, sans doute, mes rencontres ne sont-elles jamais suffisamment intenses pour me retenir, pour me faire douter. Il en va de certaines villes comme des maîtresses ou des amants.

Certaines n'appellent qu'une étreinte furtive, un one-shot vite oublié.

D'autres apaisent les angoisses, distraient, égaient, aident à s'évader du quotidien, un temps, un temps programmé et établi d'avance.

Parfois, des déceptions. Bon. Rien de grave. Au moins, on aura essayé Et puis...

Et puis, parfois, le coup de foudre.

On chancèle. On fond, on se projette, on s'imagine soudain rester; on se rêve enlacé pour toujours dans les bras-ruelles de la cité sensuelle. Refaire sa vie, ensemble, prononcer voeux éternels, ne plus se quitter, jamais. Adopter ses enfants, accepter ses lois, embrasser sa langue. Si chaude, si vivante, si surprenante.

L'heure n'est pas encore venue de quitter la belle Lisboa. Pourtant, déjà, un pincement au cœur. Dans deux jours, je reviendrai à Paris. Paris, toujours splendide, certes mais, si dure, si brutale. Tellement consciente de ses charmes qu'elle en devient prétentieuse. Déesses hautaines et éphèbes racés, s'ils font fantasmer sur papier glacé sont, dans la réalité, rarement de bons coups. Tout occupés à se mirer dans vos prunelles, ils vous donnent le sentiment de n'être qu'une goutte d'huile destinée à lubrifier la mécanique de leur ego.

La belle Lisboète, je la retrouve pour la quatrième fois, envoûté, attiré encore et encore.

Nos rencontres ne sont jamais tièdes ni prévisibles. La même euphorie à chaque rendez-vous.

Je ne programme rien. J'y retourne, c'est tout.

Dès la sortie de l'aéroport, la luminosité et les embruns marins vous saisissent. Comme l'odeur d'un corps connu, une familiarité retrouvée, déjà.

Tel un cérémonial bien rodé, je descends systématiquement du bus à la place centrale Pedro IV. Dom Pedro est toujours bien en place, inébranlable, sur son piédestal de 30m, face au théâtre de la ville - qui fut, voilà bien longtemps, le siège de la très Sainte Inquisition - il semble inviter les touristes et les habitants à se poser à l'une des nombreuses terrasses alentour, devant un verre d'alcool de cerise ou de vino verde pour voir, être vu, papoter avant de se perdre dans les ruelles des quartiers intemporels - montant, descendant, remontant, redescendant, toujours et encore - qui bordent le Rossio, comme arrêtés là pour reprendre souffle. Des vagues géantes, dessinées sur les pavés blancs de la place, vous font déjà trépigner d'impatience à l'idée de revoir la mer. On la sent, on la voit représentée mais, on ne l'aperçoit pas encore : en vraie sensuelle, elle sait se faire désirer. Comme surgit d'un autre temps, soudain, une image si typique de la Cité : un homme mature portant beau une moustache épaisse lit le journal, assis à l'ombre d'un arbre, clope au bec. À ses pieds, un vieux bonhomme courbé cire consciencieusement les grolles présentées sur un strapontin. Un couple de jeunes gens fashion passe devant sans prêter attention à la scène.

Délicieux mélange du moderne et du rétro.

Je m'élance maintenant à l'assaut d'un des nombreux escaliers de la Ville aux 7 collines, en quête de mon hôtel. Tout en haletant, mes bagages en main, je lève le nez et contemple le linge multicolore qui pend aux fenêtres des immeubles eux-mêmes bigarrés. Façades rouges, bleues, jaunes, carrelées : la ville peut être définie de maints façons mais, 'grisâtre' restera réservée à d'autres.

La belle est toujours apprêtée mais, son maquillage, comme faussement posé à la va-vite, est malgré tout flamboyant, déstabilisant, comparé aux habituelles précieuses, poseuses et prétendues sophistiquées. Parfois, un visage ridé apparaît subrepticement derrière une vitre puis, disparaît aussitôt. Quel délice !

Ce décorum extraordinaire et apaisant, à l'architecture arabisante, chargé d'histoire, grandiloquent par endroits, fier rappel du glorieux passé colonial, lorsque, loin d'être le mouton noir de l'Europe économique et libérale, le pays était le maître incontesté des mers, inondé du matin au soir par ces rayons solaires estivaux : mon lieu de vie durant huit jours. Mais, déjà 6 se sont écoulés désormais. Les mille marches sont devenues mon terrain de jeu. Je saute, pour sillonner la ville, d'un auguste tramway rouge à un autre vert fluo, entouré de vieux messieurs à casquette et de dames en noir à l'air revêche mais, parole facile, au final (même si je ne comprends rien, leurs sourires sont bienveillants, et facilement distribués), avec l'assurance d'un habitué. Les panoramas splendides s'accumulent dans mon esprit. Les toits de tuiles ocres, les grillades de poissons frais et grillés pour trois francs six sous, les bars de plage animés qui rappèlent le Brésil plus que le Vieux Continent (qui, aujourd'hui, influence qui ? Personne ne pourrait le dire), les rouleaux de l'Atlantique colérique, les nuits agitées, les mojitos géants : je viendrai y puiser, à Paris, les jours de noirceur interne.

Telle une lady excentrique et définitivement increvable, la sublime pousse la coquetterie jusqu'à revêtir plusieurs toilettes différentes au fil du jour.

Ses charmes sont subtils car, dissimulés; évidents par endroits, plus surprenants à d'autres. Une petite cour, dans un cul de sac, confondu avec une venelle. Au milieu, cerné par des murs ocres et magnifiquement craquelés (de l'Art Contemporain, dirait-on), s'épanouit, sans que l'on sache s'il est arrivé ici par hasard ou non, un élégant citronnier, fécond, assuré, malgré le côté incongru de sa présence. Il est seul mais, il s'en fout. Il s'épanouit comme un roi, étalant ses branches chargées où bon lui semble. Ce n'est rien. Et, c'est magique. Cette ville...

Sur une plage de la Costa de Caparica, vers 18h, surprendre une barque qui décharge ses filets frétillants, emplis des sardines, bars et autres daurades que l'on dégustera dans quelques heures seulement, accompagnés de simples pommes de terre à l'eau et tomates juteuses, sans fioritures aucune (nul besoin, devant tant de saveurs, d'artifices). Moi qui, à Paris, me contente de m'alimenter... Autant de détails, d'inattendu joli, comme des pouffements joyeux et soudains, des grains de beauté révélés, que l'on n'avait pas remarqués, la fois dernière et qui exaltent encore plus une sensualité pourtant déjà bien évidente. Le soir venu, des touristes errent dans les rues, comme un peu désemparés. " Eh bien ? Voilà donc la fameuse Lisbonne nocturne ? Les bars sont vides ! " C'est que, ils l'ignorent encore mais, la fièvre démarrera tard, très tard, encore une fois, dans le Bairro Alto et sur les docks.

Quelle magie que de passer à minuit dans une ruelle déserte, volets clos, calme plat puis, refaire le chemin inverse trente minutes plus tard : il faut désormais jouer des coudes pour avancer. Des restaurants, bars, clubs mais également des magasins de mode, de tatouage et de bijoux commencent leur nuit. Une foule hétéroclite, rieuse et bigarrée trinque à la fête, à l'été, au bonheur de s'approprier, verre en main, la rue entre amis, nouveaux, anciens, à venir - peu importe, l'essentiel est de s'amuser et de se sentir vivre ! Au petit matin, après des allers incessants entre boîtes et tascas, les derniers résistants regagneront leurs couches en zigzagant entre des murs de gobelets en plastique que les balayeurs municipaux attaqueront d'un air blasé, comme chaque jour, dès potron-minet, afin de redonner à la belle son visage virginal.

Lisboa, la tradi; Lisboa, reine de la fiesta. Lisboa, la lumineuse; Lisboa, déesse sensuelle et libérée. La quitter bientôt, l'exquise atypique, préméditer le départ qui approche et, déjà, un air de Fado entendu dans l'Alfama me trotte dans la tête. " Carpe Diem, Carpe Diem ! ", me force-je intérieurement à penser mais, non, la nostalgie m'envahit; incontrôlable. Diablesse !

Dans l'avion, je le sais, je ne lui jèterai aucun dernier regard par le hublot. Je n'observerai pas la Tour de Belem rapetisser, les toits de tuiles s'éloigner. Je fermerai les yeux et songerai simplement au goût d'une bouchée de pastel de nata fondant dans ma bouche; au vent tiède caressant mon visage sur la plage; aux sourires, aux corps, aux échanges. Bien sûr, je saurai alors que je reviendrai bientôt. Comment faire autrement ? Pour toujours ensorcelé, amoureux comme jamais : je te retrouverai.

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