- Au pays des tulipes, les butineurs sont rois
- " Elles jouissent de la langue, arrivées à un certain âge ! "
- " T'as raison ! Faudrait un lecteur de carbone 14 pour les repérer sous le maquillage maintenant; serait plus commode... "
Les deux lurons se tenaient les côtes pendant que maintes oreilles féminines d'âge mûr sifflaient probablement cruellement alentour. René Graillon et Richard Raboisson étaient déchaînés.
- " Messieurs, passe encore que vous soyez misogynes et complètement ronds mais ne bifurquez pas sur le chemin de la vulgarité, bordel de Dieu ! Je ne l'tolèrerai pas ! Ma maison a sa réputation ! ", s'époumona la tenancière.
- " On plaisante, M'dame Yvonne ! On plaisante... Tiens, remettez-nous les p'tites jumelles je vous prie ! Je les entends d'ici geindre et supplier, rêvant de venir enfin à notre rencontre... ", s'esclaffa René Graillon en tendant son verre-tulipe vide.
- " Le dernier, alors ! Ça va bien, maintenant ! Ça va bien ! Ça dégénère sévère, là ! ", tonna la dame, en saisissant la bouteille de calvados à portée de main.
Une heure qu'elle menaçait mais, comment résister à de si bons clients ? L'appétence de ces deux-là pour la pomme était, commercialement parlant, assez irrésistible.
- " On a notre quota quotidien de fruit ou pas, là ? ", lançait Richard Raboisson, provocateur, à intervalles réguliers.
Le chevalier Graillon avait rencontré le sire Raboisson en répondant à cette petite annonce du canard régional : " Cherche personne allant aux AA de Trouville/Mer chaque semaine pouvant me prendre à Cabourg et m'y amener. Frais partagés. "
Sa dame le tannait depuis Mathusalem à se reprendre, à se contenir, se modérer au moins, lassée de venir le récupérer complètement bu, chaque soir de l'an, dans l'un des zincs de Cabourg (quand ça n'était pas sur la plage) mais, il n'avait jusqu'à présent jamais voulu entendre parler de cette association nouvellement créée à Trouville.
- " Rien que l'nom de la cité est un appel au végétarisme liquide ! ", plaisantait-il lourdement, puéril.
Mais madame criait, insistait, chargeait à chaque nouvel écart (c'est-à-dire tous les jours). On n'en était pas encore à évoquer le divorce (faut pas exagérer, elle ne découvrait pas son moineau, mais, tout de même, le ton se faisait de plus en plus rude chaque jour...) La lecture de cette petite annonce, un matin de juillet, lui parut être un encouragement du destin.
" C'est vrai que j'abuse et que je ne ferai pas de vieux os à ce rythme... ", s'était-il sermonné silencieusement, devant son pâté-Bordeaux matinal. Chaque occasion, sur le chantier, était bonne pour trinquer : avant le boulot, pendant, après.
Une naissance dans le couple d'un collègue ? - " Ça se fête ! "
Un décès ? - " J'vais te remonter le moral ! "
Un contrat fini ? - " Santé ! "
Un licenciement ? - " Tu vas pas partir comme ça ? "
Il ne l'avouait pas à sa moitié mais, ses souffles au cœur se faisaient récurrents. Un acolyte, quelqu'un sur qui s'appuyer ou un gonze à motiver (et, par ricochets...) : ça faciliterait, c'est sûr. Il présenta ainsi l'affaire à son épouse :
- " Tu vois? C'est pour toi que j'le fais ! J'veux bien faire des efforts ! "
Elle applaudit des deux mains et, l'enlaça, l'œil humide et la truffe coulante. Il répondit donc à l'annonce et ne tarda pas à recevoir un coup de fil.
Mr Raboisson, vieux garçon, retraité, dont la principale occupation était de courir les bals normands pour 3ème âge à la recherche d'une nouvelle amie avec qui passer le temps (les précédentes étaient " pas rigolotes ", selon lui...) Par malheur et malédiction, il se retrouvait accolé au bar plus souvent que virevoltant sur la piste de danse ! Un méchant retrait de permis, survenu lors d'un contrôle sur le chemin de Caen, l'avait à la fois poussé à l'inscription aux Alcooliques Anonymes (geste fermement encouragé par le tribunal) et, par la suite, à publier cette annonce.
Aujourd'hui était le premier jour du sommet Graillon-Raboisson et, quinze minutes après leur première rencontre (soit 7 bornes plus loin), de là où ils étaient, Trouville ne leur avait jamais semblé aussi excentrée. Dans un moment de lucidité, entre deux rires sots et hoquets incontrôlés, Richard Raboisson, conscient et de l'heure trop tardive pour la séance collective et de leur état mutuel, demanda à René Graillon :
- " Qu'est-ce tu vas lui dire ? "
Dans un éclat de rire sonore qui fit lever le sourcil droit à Mme Yvonne, ce dernier s'esclaffa :
- " Que la 1ère séance est une étape de transition ! "
Ils se tordirent de rire comme des sales gosses heureux du pétard mammouth lancé sur une passante apeurée et firent tinter leur verre en beuglant :
- " Je m'appelle.... "
Mme Yvonne, mi figue-mi raisin, reboucha la bouteille de calva violemment mais, malgré tout, roublarde aguerrie, ne put s'empêcher d'esquisser un sourire complice et amusé.
- " Allez ! À la vôtre, les gars ! Mais, c'est la dernière ! J'ai ma réputation, moi ! 'La tulipe joyeuse' n'est pas une maison de soûlards, nom de Dieu ! "
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